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Des risques qui pesent sur notre propriété foncière

Dans mon article précédent, j’ai appelé notre société à une mobilisation effective afin de défendre notre forêt saccagée par des exploitants asiatiques peu soucieux d’une exploitation durable de cette ressource. Mais il y a une autre menace d’envergure qui plane, celle-là, sur nos droits de propriétaires fonciers, et à laquelle nous devons faire face.

Comment se matérialise cette menace? J’apporte à travers les lignes qui suivent quelques éléments de réponse à cette question

«Néocolonialisme agraire», «Terres à louer, terres aliénées», «Razzia mondiale sur les terres», «Ruée mondiale vers les terres cultivables», tels sont quelques-uns des titres des organes de presse et des analystes qui parlent du danger qui guette les droits fonciers des paysans des pays pauvres dont nous, Gabonais et Congolais. En voici quelques exemples concrets: plus d’un million d’hectares malgaches, la moitié de sa surface arable, un territoire agraire grand comme la moitié de la Belgique, loué pour 99 ans, par le conglomérat Daewoo, une filiale agricole du groupe industriel sud-coréen pour produire des denrées agricoles destinées à approvisionner le marché sud-coréen, l’Indonésie prête a céder des sols à Bahreïn et à l’Arabie saoudite pour satisfaire leur besoins en riz, la Libye qui exploite déjà 250 000 ha en Ukraine contre du pétrole et du gaz, la Chine qui achète tous azimuts, de Cuba aux Philippines , en passant par le Kazakhstan … L’acquisition et la location de terres agricoles des pays les plus pauvres par de riches investisseurs se multiplient. Pour garantir l’approvisionnement de ces derniers ou faire des affaires. Dans le journal OUEST-FRANCE du mardi 09 décembre 2008, Bruno RIPOCHE écrivait ce qui suit: «La Chine, la Corée du Sud, les monarchies du Golfe et de grands groupes achètent ou louent dans le Tiers-Monde Pour garantir leurs approvisionnements en nourriture. Ou faire des affaires».

Mais quelles sont donc leurs motivations ? Par exemple, Michelin possède 20 % de la Société internationale de plantations d’hévéas (SIPH) qui, depuis les années 1970, exploite 30 000 hectares d’hévéas au Brésil, au Nigeria, au Ghana et en Côte d’Ivoire pour produire du caoutchouc naturel. Aujourd’hui, les principaux pays « accapareurs » sont les États pétroliers du Golfe, les pays émergents (Chine, Inde, Corée du Sud) et le Japon.Pour quelles motivations ? Selon l’ONG Grain, la grande majorité de ces transactions s’inscrit dans une démarche de sécurité alimentaire. « Du fait de l’explosion des prix alimentaires, de plus en plus de pays investissent pour assurer leur sécurité alimentaire », explique Alain Karsenty, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). Certaines opérations se font d’État à État, d’autres de consortium État-privé à État, et enfin de privé à privé. Certaines sont des locations, des concessions avec des baux à long terme (vingt, trente, cinquante, voire quatre-vingt-dix-neuf ans), d’autres des achats purs et simples.

L’immense majorité vise à produire des denrées alimentaires ou des produits agricoles (agro carburants)  

destinés uniquement au marché du pays exploitant, rares étant ceux qui prévoient de fournir le marché local, de former des techniciens ou d’y faire de la recherche. Quand cela est prévu, le cynisme est parfois de règle. Ainsi, dans le cadre d’un investissement du Groupe Ben Laden (Arabie saoudite) pour exploiter 500 000 hectares de riz basmati en Indonésie, le Djakarta Post rapporte que le groupe industriel réservera une partie du riz pour le marché local « de façon que les gens là-bas ne causent pas de problèmes ». De plus, certains contrats visent à produire des céréales ou des légumineuses, non pour nourrir les hommes, mais pour alimenter des animaux élevés dans les pays «accapareurs».

Plus de problèmes politiques et éthiques que techniques.

L’exploitation de ces terres pose donc plus de problèmes politiques et éthiques que techniques. Ainsi, au Mozambique, où la Constitution interdit de céder des terres à des étrangers, la Chine, qui s’appuiera sur 10 000 ouvriers agricoles, va conclure un partenariat avec une société mozambicaine « dormante ». Aux Philippines, face à la résistance de la population locale, l’industrie nationale chinoise qui devait louer 1,24 million d’hectares, a « suspendu » les accords signés, mais s’efforce de poursuivre ses objectifs via des entreprises locales. Au Soudan, pays très pauvre, partiellement affamé et en guerre, un consortium jordanien s’apprête à exploiter des terres pour nourrir des… Jordaniens. Quant à l’Égypte, elle devrait louer 840 000 hectares de l’Ouganda pour y cultiver blé, maïs et élever du bœuf biologique !

S’agit-il de terres insuffisamment valorisées, ou bien manque-t-on de surfaces agricoles? «Dans le monde entier, grâce aux satellites d’observation de la Terre, on sait qu’il existe autant de terres cultivables que celles déjà cultivées », confirme Marcel Mazoyer, professeur honoraire d’agriculture comparée à AgroParisTech. « La question de l’insuffisance de la production agricole alimentaire au niveau mondial est donc remédiable, poursuit-il, à condition que les États, les fonds de pensions et les industriels riches ne se jettent pas sur les terres des pays pauvres, notamment les plus fertiles. C’est du colonialisme agraire. »Peut-on empêcher cet accaparement des terres ? « Juridiquement, non. Depuis que la Banque mondiale a déclaré dans les années 1990 le principe d’universalité des terres, tout le monde peut légalement les acheter, observe Christian Bouquet, spécialiste en géopolitique (CNRS-université de Bordeaux). Quelques pays comme le Mexique ont promulgué des lois visant à limiter cette nouvelle forme de “délocalisation” afin de conserver leur souveraineté alimentaire. Mais les groupes multinationaux les respectent plus ou moins… » Tout dépendra donc de la façon dont les contrats seront appliqués. Et de la manière dont l’intérêt des petits paysans sera pris en compte.

Mais en Afrique le danger ne provient pas que de l’extérieur, le numéro 43 de la revue Grain de Sel (Inter-Réseaux) nous alerte sur une source intérieure de ce danger, à travers un article de François Ruf intitulé«Côte- d’Ivoire: vers le modèle brésilien de concentration foncière» Cet article est consacré à l’augmentation de la concurrence pour l’accès à la terre dans la zone forestière de la Côte d’Ivoire, et l’auteur y explique pourquoi de plus en plus de cadres ivoiriens s’approprient d’importantes superficies,

de même qu’il analyse les conséquences de cette concurrence et de cette concentration foncières pour les exploitations familiales. Cette évolution à la brésilienne de la concentration foncière peut devenir un puissant facteur de conflit social dans la mesure où elle aboutira à terme à produire des paysans sans terre.

Moralité: ne vendons pas nos terres à des étrangers ni à des fonctionnaires ou à des personnes nanties de notre pays, ne les louons non plus à quiconque serait dans le besoin. Nous risquerions d’en être expulsés par l’acheteur ou le locataire, de sorte à nous retrouver par la suite sans territoire, c’est-à-dire sans village ni lieu de pratique de nos activités vitales telles que l’agriculture sur brûlis, la chasse, la pêche ou la cueillette. En l’absence d’une législation foncière claire dans nos pays, nous reconnaissant des droits de propriété sur nos terres, nous ne pouvons compter que sur le rôle de la chefferie traditionnelle (chefs de terres, de familles et de clans) dans la gestion d’éventuels conflits fonciers ainsi que le respect des pratiques et du code d’usage coutumiers de la terre; pratiques et code de jouissance hérités de nos ancêtres.

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